RENCONTRE AVEC MAISON MIXMELÔ

RENCONTRE AVEC MAISON MIXMELÔ

 

Vous le savez, chez LABL, quand on a un coup de coeur, on le partage avec vous! Cela faisait un petit temps maintenant que nous n'étions pas parti à la rencontre de talentueux entrepreneurs dont le projet nous fait vibrer. Aujourd'hui, on part donc à la rencontre de Fatimata, la superbe créatrice de Maison Mixmelô que nous accueillons à l'occasion d'un Pop-up store à l'échoppe jusqu'à demain (dimanche 25/03). L'univers de la marque, c'est de proposer de belles pièces pétillantes et colorées aux tissus inspirés du wax tout en conservant l'élégance à la française. Au-delà d'une confection réalisée à Porto au sein d'une entreprise familiale, Fatimata souhaite également mettre fin aux diktats de la mode. Car oui, après tout, pourquoi ne porter que des couleurs sombres en hiver ? Pourquoi les petites n'ont-elles pas le droit de porter des jupes longues ? Pourquoi ne pas proposer de plus grandes tailles alors que la moyenne des françaises est le 42 ? Fatimata nous explique tout ! 

Fatimata Bailly, créatrice de la marque Maison Mixmelô

Rencontre avec Fatimata Bailly, créatrice de Maison Mixmelô


Comment passe-t-on de l'hôtellerie à la mode ? Quel a été l'élément déclencheur pour te lancer dans cette aventure entrepreneuriale ? 

C'est drôle car tout le monde me pose cette question ! Je dirais que ce n'est pas seulement "un" élément déclencheur mais plutôt plusieurs petits signaux que j'ai senti. Après 15 ans dans l'hôtellerie/restauration à des postes très intéressants comme le marketing ou le développement, je me suis posée en me disant "est-ce que c'est vraiment ce que je souhaite faire de ma vie ?". J'étais dans un grand groupe qui fonctionnait avant tout par le profit et non par le côté humain. J'ai donc quitté ce grand groupe qui ne me correspondait plus pour rejoindre l'Abbaye de Fontevraud auprès de laquelle on a fait un boulot de dingue. J'ai mis en place beaucoup d'actions qui avaient du sens, tout comme l'ensemble du projet de l'Abbaye. La région voulait faire de cet endroit un lieu d'accueil et d'échanges, aussi bien culturel, artistique ou culinaire pour que les touristes comme les locaux puissent connaître l'histoire de l'Abbaye à travers un large panel d'activités. C'était très plaisant car il y avait un vrai projet d'économie solidaire derrière. On consommait local (à moins de 400 km de l'Abbaye), on a mis en place un potager au sein de l'Abbaye... en résumé, un vrai projet solidaire pour développer l'économie locale. Puis, quelques années plus tard, la région a changé de visage et le projet a perdu tout son sens. Je ne me retrouvais plus dans cette ambition de "donner du sens". Suite à cette expérience, je me suis dis que c'était peut-être le moment de sauter le pas et de faire quelque chose qui me permettrait de donner du sens à ma vie. Un autre élément déclencheur, c'est aussi que je ne me reconnaissais pas dans les marques présentes sur le marché. Quand on change de corps (je suis passée de la taille 36 à 42) entre deux grossesses, on ne trouve plus ce qu'on veut dans les magasins. J'ai un style à moi, et je ne trouvais rien que me correspondait. Tous ces signaux m'ont poussés à me lancer ! 

Maison Mixmelô robe en wax

 

Pourquoi ce choix de tissus si colorés ? Qu'est-ce qui a inspiré ce choix ? Comment te fournis-tu en tissus ?   

L'inspiration de couleurs vient de mon ancien métier. Dans l'hôtellerie/restauration, le spectre des couleurs est réduit : du bleu marine, du gris et du noir. Pas plus. On était vraiment dans des uniformes tristes. Donc en me lançant dans ce projet, j'avais envie de voir de la couleur, des imprimés. Je voulais aussi montrer ma double culturalité et le côté "citoyen du monde" à travers le textile. Aujourd'hui, je suis partie sur du wax; demain pourquoi pas de l'indigo... L'idée c'est de transmettre une histoire, une petite anecdote, comme par exemple avec l'histoire du wax qui n'est pas du tout africain mais hollandais. Ca permet d'échanger sur les origines des textiles et à travers le textile, on arrive à connaître l'histoire d'un peuple, d'une culture. Et puis aussi, en hiver, tout le monde s'habille en gris ou en noir et c'est seulement en été qu'on porte des jolies couleurs, alors que la couleur illumine le teint même pendant l'hiver. En choisissant l'imprimé, j'ai souhaité me fournir chez le fabricant historique du wax pour poursuivre l'histoire. Ce fabricant c'est un garant de qualité puisque leurs textiles sont garantis 50 ans sur la vivacité des couleurs. C'est pour cela que le tissu est assez cher au mètre. Les autres tissus sont issus du destockage, chez Fabric House en Italie ou chez Nuance à Lyon, qui impriment sur commande. 

Pourquoi avoir choisi une confection au Portugal ? N'était-il pas envisageable de réaliser ta production au Mali, au coeur de tes origines ?
 
Le projet à la base était de créer une économie solidaire et de faire travailler les femmes au Mali pour leur donner un pouvoir d'achat. J'ai passé beaucoup de temps dans le sourcing, dans la recherche de partenaires; je suis partie au Mali. Néanmoins, le problème c'est qu'il n'y a pas d'ateliers de façonnage comme en France. Il y a beaucoup de tailleurs à l'ancienne (comme en France il y a plusieurs années), où ils prennent vos mesures et font le vêtement à la taille. Chaque patron est unique. Le Mali est vraiment spécialisé là-dedans. La technique de façonnage (faire un patronnage et après faire la gradation), n'existe pas. Donc je me suis dis que j'allais réaliser le patronnage et la gradation en France, découper les patrons dans les différentes tailles et qu'ensuite seulement je les apporterai au Mali pour réaliser la confection. Mais in fine, cela revient beaucoup plus cher avec les différents allers-retours que cela implique. Et deuxièmement, il faut être sur place pour surveiller la production. Ayant une famille et des enfants ici, en France, c'était compliqué de faire des va et vient et d'être sur place pendant 1 ou 2 mois, durant toute la production. Ce n'était pas possible. Suite à cela, j'ai décidé de faire fabriquer en France, sauf que le coût de production ne me permettait pas de proposer des prix publics corrects. Je ne voulais pas qu'une robe coûte 200€. J'ai dû faire un choix et ainsi commencer par le Portugal. Mais l'idée d'une production au Mali me trote toujours dans la tête et j'échange avec beaucoup de personnes, des collectifs et des associations sur place pour savoir dans quelles mesures je peux produire au Mali. Mais cela nécessite quand même des allers retours, il faut donc que je mesure également l'impact environnemental et écologique, et le coût financier. 

Top en wax

 

Nous avons vu sur ton blog que tu souhaites consacrer ton année 2018 à la création d'une fondation pour soutenir les jeunes femmes déscolarisées au Mali, peux-tu nous expliquer davantage ce projet ?
 
Ce projet c'est dans le cadre de l'économie solidaire que je souhaitais mettre en place, c'est-à-dire qu'une partie de mes ventes est consacrée, à mon niveau, à des femmes déscolarisées. 46% de la population féminine seulement est scolarisée, c'est peu. Arrivées à l'âge adulte, ce sont donc des jeunes filles qui n'ont pas de formation, qui ne savent pas écrire ni parler correctement en français, sachant que le français est la langue officielle, et que même en dialecte local, elles ne savent pas écrire. C'est donc de l'analphabétisation à 100%. Ces jeunes filles n'ont aucune formation professionnalisante et qualifiante. Encore aujourd'hui dans la société malienne, la place de la femme est au foyer (même si les mentalités évoluent beaucoup à ce sujet). Donc quand on doit choisir entre le jeune garçon ou la jeune fille pour savoir qui on amène à l'école, le choix est vite fait. L'école est désormais obligatoire pour tous jusqu'à l'entrée au lycée, mais toutes les familles ne suivent pas cette obligation. Beaucoup de jeunes filles sont marginalisées dans les zones rurales voire même parfois dans les grandes villes quand elles arrivent sans formation. Le taux de chômage est élevé et ces femmes sont sans ressources. L'idée c'est de mettre à disposition une cagnotte pour créer une coopérative. Cette dernière achèterait les premières machines à coudre et tout le nécessaire de couture pour pouvoir coudre des petits accessoires qui seraient ensuite vendus à Maison Mixmelô ou à d'autres marques. Je souhaite leur garantir l'achat d'un certain nombre de pièces chaque mois. Tout ce qu'elles produiront en plus, ces jeunes couturières pourront le vendre à leur compte, pas forcément au compte de Maison Mixmelô. L'idée c'est de leur garantir un revenu mensuel. J'ai entamé toute une démarche pour créer cette association. On ne peut finalement pas parler d'une "fondation" qui demande un apport de 200 000€ à la création, ce sera donc plutôt une association. Je soumettrai ensuite le projet à la fondation de France qui pourra m'aider à trouver les premiers donateurs pour pouvoir mettre en place ce projet rapidement. Néanmoins, la collecte est déjà mise en place sur chacune de mes ventes. Cette somme permettra déjà d'aider les premières femmes de la coopérative. L'idée c'est de créer un atelier où personne n'est le patron de personne mais où chaque femme est sa propre patronne ! Sur chaque vente, ce sont 2€ qui seront reversés à l'association. 

Jupes à imprimés wax 

Développer un Social Business, c'est possible selon toi ?
 
Complètement ! Ca part surtout d'une volonté. Quand on y croit, on arrive à développer un Social Business ! Je ne conçois pas de faire du business sans ce côté social. Même si on ne gagne pas de profit à 100%, on créé une économie circulaire qui permet de développer le pouvoir d'achat des gens qui intègrent le processus. L'idée dans ce que je souhaite mettre en place c'est que Maison Mixmelô verse 2€ par vente qui permettent d'acheter les premières machines et les premières formations, ces revenus sur chaque vente vont dans les caisses de la coopérative qui travaille pour vendre leurs produits à Maison Mixmelô. Ce sont donc des revenus qui reviennent encore chez eux. Et ces vêtements qu'elles confectionneront pour ma marque permettront de générer à nouveau 2€ qui leur reviendront, voire même peut-être 5€ demain. C'est une spirale qui a du sens, c'est ce que j'appelle l'économie solidaire. Je leur permets de créer, de montrer leur savoir-faire, de se rémunérer. Chaque personne pourra nourrir sa famille. Pour faire baisser le chômage, il n'y a rien de mieux que le Social Business !  

Si tu ne devais retenir qu'un moment de l'aventure Maison Mixmelô, ce serait lequel  ? A contrario, quelles sont les difficultés que tu as pu rencontrer ?
Il y en a tellement ! Le premier moment fort a été la décision de sauter le pas. Le premier jour où je me suis retrouvée seule devant mon écran restera aussi gravé dans ma mémoire. Le second moment c'est le jour où j'ai récupéré mon statut avec le nom de la société et le dernier, c'est quand j'ai tenu le premier prototype. Le premier proto allait même au delà du dessin stylistique, j'en ai presque pleuré d'émotions ! Tant de mois de travail pour ce joli résultat... J'ai essayé de transformer chaque difficulté en avantage. Le projet n'a pas été du début jusqu'à la fin ce que j'avais imaginé. La première déception que j'ai eu été de ne pas pouvoir produire au Mali. Je suis partie dans l'optique de trouver un atelier et en fait, ce n'était pas possible. Trouver l'atelier a été compliqué tout comme la partie de sourcing qui est fastidieux, fatiguant car c'est beaucoup de réflexion, beaucoup de questions... Les autres difficultés sont bénins.  

Un conseil pour toutes les femmes qui souhaitent choisir la voie de l'entreprenariat ? 

Le seul conseil que je peux donner c'est de se faire confiance et de faire confiance à sa capacité de réussir et d'adaptation car le premier frein c'est nous-même. Ne pas se dire "et si" car ce ne sont que des freins qu'on se met. Il faut se faire confiance et essayer ! Au pire des cas, on aura eu une très belle expérience et appris plein de choses, mais au moins, on ne regrettera pas d'avoir essayé. En définitive, il faut être "Ôdacieuse" ;)

Un grand merci à Fatimata pour cette belle rencontre, riche en belles valeurs ! Une créatrice inspirante aux créations singulières, on adore ;)
Marie